IN MEMORIAM

Le rayonnement transpyrénéen du Professeur Pedro MONTSERRAT

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Dès l’obtention de son doctorat puis la publication de sa thèse sur « La Flore de la Cordillère littorale catalane » en 1955, Pedro Montserrat a noué des contacts et des relations scientifiques avec les plus éminents botanistes français ou apparentés: le professeur Henri Gaussen de l’Université de Toulouse, Josias Braun-Blanquet phytosociologue et phytogéographe, Pierre Chouard professeur, fondateur de la « Réserve naturelle de Néouvielle », Bernard de Serviez de Retz grand spécialiste des Hieracium, Jean Vivant professeur au Lycée d’Orthez, André Baudière professeur à l’Université de Toulouse, etc., à l’occasion des manifestations institutionnelles, des sessions sur le terrain et des colloques.

Pour l’aire des Pyrénées occidentales c’est une rencontre fortuite en pleine nature qui sera à l’origine des liens de collaboration et d’amitié qui vont se développer pendant près d’un demi-siècle.

En juillet 1970 notre ami Jean Fourcade professeur de collège à Pau, qui campe en famille en Haute Vallée d’Aspe en aval du site de Sansanet, herborise en amont du Pas d’Aspe pour réunir les matériaux et les observations nécessaires à son projet d’étude universitaire sur la Vallée d’Aspe. En cheminant au fond du cirque sous les hautes murailles des pics d’Aspe (Pic de la Garganta notamment, 2645 m) au sein des pelouses et des éboulis, il aperçoit deux personnes qui se livrent aux mêmes activités que lui et s’approche d’eux pour échanger quelques commentaires. Il apprend ainsi qu’il est en présence du Professeur Pedro Montserrat avec un assistant (recolector) qui étudient la flore du site et prélèvent des échantillons destinés à leur herbier. Lors de la conversation Pedro Montserrat fait part de son désir de gravir le Pic d’Anie et d’inventorier sa flore. Jean Fourcade lui propose une date, le 20 juillet 1970, et un lieu de rendez-vous à l’ouest de la Pierre St-Martin au pied du Pic d’Arlas. Le jour dit, accompagné de deux amis Claude Dendaletche et Marcel Saule, il accueille le professeur suivi de l’un de ses étudiants, Luis Villar qui prépare une thèse sur la « Flore des Pyrénées occidentales espagnoles». L’ascension qui va nous conduire d’une altitude de 1700 m environ jusqu’au sommet du pic (2504 m) par la crête frontière, à travers une succession de pelouses et un dédale de lapiaz nous permet de traverser les unités de peuplements naturels et leur riche flore; les composantes sont identifiées et commentées par le maître dont l’expression en français comme celle de son étudiant est parfaitement maîtrisée, inventaire terminé par le bouquet d’endémiques de la cime: Androsace hérissée, Euphorbe petit-buis, Fétuque des Pyrénées, Alsine à feuille de céraiste, Valériane à feuille de globulaire, Pétrocallis des Pyrénées, reconnues jadis, le 17 juillet 1833, par le célèbre médecin de Saint-Sever (40) Léon Dufour. Cette sortie à bénéfices réciproques qui s’est déroulée par une belle journée d’été dans un cadre splendide en compagnie d’un illustre botaniste, enthousiaste et généreux sera le départ d’une série d’échanges fructueux sur le terrain comme par l’écrit, grâce aux multiples publications dont il est l’auteur.

Désormais de fréquents rendez-vous rapprocheront les botanistes des deux versants de la chaîne, notamment celui qui est organisé par Jean Fourcade au cours de l’été 1972, au refuge de l’Oeuvre Educative laïque de Montagne en haute Vallée d’Aure, à Aragnouet (65) dans le Parc National des Pyrénées Occidentales récemment créé (1967) avec au menu trois journées d’exploration:

  • l’ascension du Néouvielle 3093 m avec sa flore alpine et nivale sur granite,
  • la Réserve Naturelle du Néouvielle son peuplement de Pins à crochets et sa succession de lacs, à l’étage subalpin,
  • le site de Barroude, le lac et son immense muraille, l’ascension du Pic de Barrosa 2746 m avec leur flore alpine sur calcaire et sur schiste.

Hélas le 1er juillet 1973 notre grand ami commun Jean Fourcade disparait en Vallée d’Aspe au cours d’une prospection dans le massif Pène d’Escot-Roumendarès. Recherché pendant une semaine il a perdu la vie au pied d’une paroi vertigineuse, ses obsèques à Andrest (Hautes-Pyrénées) réunissent autour de sa famille éplorée ses collègues enseignants, montagnards et botanistes et parmi ces derniers Pedro Montserrat et Luis Villar venus de Jaca.

Le Prof. P. Montserrat sur les crêtes de San Juan de la Peña. Au fond la chaîne frontière (Midi d’Ossau, Collarada...). Foto: Christine Girard.

Ce malheur n’interrompra pas la succession des rencontres et des travaux conduits en commun. Parmi les grands rendez-vous il y aura les sessions vraiment extraordinaires de la Société Botanique de France organisées par Jean Vivant l’éminent botaniste d’Orthez (64) avec des documents préparés par lui-même et par Guy Dussaussois conservateur à la bibliothèque universitaire de Bordeaux, la première du 9 au 15 juillet 1979 sur une série de sites remarquables de moyenne et basse montagne des Pyrénées occidentales, la seconde du 3 au 10 août 1980 aux étages subalpin et alpin de la haute chaîne dans sa partie béarnaise (Pic du Midi d’Ossau, Lac d’Aule, Lac d’Isabe, Moulle de Jaut). Les deux dernières journées guidées par Pedro Montserrat et Luis Villar sont consacrées au versant aragonais proche de la Vallée d’Ossau avec la vallée d’Aguas limpias et le site de Panticosa. Après chaque journée de prospection le professeur et son collaborateur consacrent une longue veille à la préparation des échantillons d’herbier et la rédaction des notes relatives à chaque récolte, ce qui vaudra à Pedro Montserrat l’hommage d’être « le botaniste espagnol vivant qui a recueilli le plus et le mieux dans les montagnes ibériques ». Il dédie à Jean Vivant une ravissante Gesse nouvelle en 1980, Lathyrus vivantii, aimable reconnaissance pour ce dernier qui avait décrit en 1975 Gentiana montserratii découverte sur la Peña d’Oroel.

Ainsi se développe à Jaca, au sein de l’« Instituto Pirenaico de Ecología » un immense herbier (plus de 300.000 taxons) remarquable par le nombre et les qualités de chaque ex-siccata et par sa richesse en espèces pyrénéennes des deux versants, devenu une référence et une base documentaire indispensable pour tous les travaux consacrés à la chaîne.

Sont également à inscrire dans les opportunités de contact et d’échanges fructueux les colloques, notamment la série des « Colloques de Botanique Pyrénéo-cantabrique » créés par André Baudière dès 1986, qui réunissent tous les trois ans les chercheurs intervenant sur les deux chaînes, les évènements exceptionnels comme le jubilée de Pedro Montserrat en 1988 et surtout la diffusion de ses multiples publications qui abordent la taxonomie avec la description d’espèces nouvelles, les synthèses approfondies de nombreux genres dans ses contributions à la remarquable « Flora Ibérica » (Viola, Rosa, Anemone, Thalictrum, Minuartia, Petrocoptis, Cistus, Laserpitium, etc.), l’écologie, la géobotanique, la biogéographie, l’ethnologie, la mise en valeur agricole et pastorale, les forêts, etc...

Il sait aussi échapper aux astreintes de son labeur professionnel pour accueillir sur le terrain en des lieux choisis pour la beauté paysagère et la richesse floristique, des associations de visiteurs motivés de toute l’Europe, souvent français comme les « Amis du Parc National » fréquemment accompagnés par Christine Girard elle-même botaniste et mycologue.

Le terme administratif de sa carrière ne modifiera en rien son comportement de scientifique laborieux, passionné et assidu qui le conduira presque chaque jour à l’Institut de recherche auprès de ses anciens élèves et collaborateurs, de son herbier, où son accueil affable et souriant, l’évocation de la suite et de la motivation de ses travaux, apportaient une expression de sérenité et de pérennité dans un univers botanique qu’il avait créé au service des hommes.

Marcel Saule
Botaniste pyrénéiste




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